Les mouvements sociaux au prisme des révolutions

 

Les nouveaux mouvements sociaux qui émergèrent un peu partout en 2011 inaugurèrent cette journée d’échanges rythmée par des chants et slogans révolutionnaires tunisiens. Environ 250 personnes venant majoritairement du Maghreb-Machrek mais également d’Afrique, d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie participèrent à ce tour du monde des luttes et des résistances.

par Christine Vanden Daelen , Mimoun Rahmani , Renaud Vivien

18 juillet 2012

Occupy Wall Street insista sur la nécessité de démontrer aux peuples que leur pauvreté, leur endettement, le chômage et la précarité qui s’abattent sur eux n’est pas la résultante de leur propre action mais bien des conséquences d’un système capitaliste dévastateur et socialement mortifère. Désormais Occupy dont les soulèvements populaires tunisiens furent le déclencheur ? n’est plus limité à des actions de rue. Il est connecté à d’autres luttes telles que celles des mouvements de travailleurs/euses et l’aide aux personnes victimes d’expulsions. Parti de la rue, Occupy est désormais entré dans la vie quotidienne des gens.

Au Maroc, le mouvement du 20 février, né de la volonté de trouver collectivement des voies de sortie à la crise par des alternatives économiques et sociales populaires, mena de nombreuses mobilisations pour la liberté d’expression, la dignité, la justice sociale et pour une répartition équitable des richesses nationales. Face à cette occupation massive et politisée du peuple marocain de l’espace public, des rues et places, le régime orchestra une répression violente. De nombreux/euses militant-e-s furent et sont encore incarcéré-e-s pour leur volonté de faire tomber le mur de la peur et permettre aux marocain-e-s de recouvrir leur souveraineté citoyenne. D’autres sont condamné-e-s à des peines d’emprisonnement lourdes. Des chansons de luttes entonnées en arabe : « Un peuple uni peut faire tomber le régime ! » ponctuèrent cette intervention. Le mouvement sénégalais « Y en a marre » impulsé par des artistes hip hop et des journalistes politisés a créé un mouvement capable de rassembler toutes les composantes de la société sénégalaise (jeunes, marchands ambulants, étudiant-e-s, femmes…). L’enthousiasme populaire qu’ils réussirent à susciter fut tel que le soir, devant les postes de télé, les mamans incitaient leurs fils à sortir pour rejoindre le mouvement. Malgré la forte répression et de multiples agressions policières, « Y en a marre » a réussi à abroger une loi permettant à l’ex-Président Wade d’accéder à la Présidence avec seulement 25% des scrutins pour pouvoir, en mi-mandat, y placer son fils. Sous les acclamations, le représentant de « Y en a marre » déclara : « En Afrique, les enfants de Sankara ont grandi ! »

Un membre de l’Union des étudiant-e-s diplômé-e-s chômeurs/euses de Tunisie prit la parole en rendant hommage à tou-te-s les martyrs du bassin minier et aux personnes qui ont eu le courage d’organiser des sit-in dans les rues et les usines, en particulier des femmes. Les militant-e-s de l’UDC (Union des Diplômés chômeurs) ont commencé à se mettre en marche pour obtenir un emploi et ont très vite évolué vers la revendication de la chute pure et simple du régime de Ben Ali. Pour l’UDC, on ne peut parler de révolution mais bien d’une insurrection populaire qui a permis le « dégagement » d’un dictateur mais pas encore de son régime. Il s’agit d’un processus révolutionnaire qui a débuté mais doit absolument être poursuivi.

Le représentant du Forum Subversif du Zagreb créé il y a cinq ans rappela que la stratégie de choc n’est pas récente en Europe de l’Est mais bien d’application depuis 20 ans. Face à la déstructuration sociale qu’elle instaure, à la volonté de tout privatiser et la corruption qu’elle alimente, les peuples de Roumanie, du Monténégro, de Macédoine, de la Slovénie et la Bulgarie se sont levés en 2011. Le Forum entend être un espace fédérateur des acteurs subversifs des Balkans. Le prochain Forum aura lieu en mai 2013 et s’inscrit dans un même mouvement, une même dynamique que celle du mouvement altermondialiste. L’intervenant a regretté l’absence de la Grèce. Un autre constat flagrant est la non représentation à cette semaine préparatoire du FSM 2013 des pays sous l’emprise de la Troïka (Irlande, Portugal, Espagne). Aujourd’hui à Zagreb, on peut lire des slogans : « Zagreb, le nouveau Maghreb ! »

Le réseau migrant « Lougna Toumaranké » qui regroupe la Cimade et l’association malienne des expulsé-e-s clôtura ce tour du monde des « nouvelles luttes ». L’arrivée le 13 juillet de la flottille Boats 4 People au port de Ksibeth el Madiouni face à plus de 300 personnes dont des mères de disparu-e-s en mer tenant à la main les photos de leurs enfants fut l’un des moments forts de cette semaine. Cette action et la conférence de presse qui l’accompagna permit à chacun-e de se confronter à l’injustice et à l’individualisme sans nom qui se cache derrière les politiques migratoires, derrière l’Europe forteresse faisant de la Méditerranée un cercueil humain marin. Nous sommes tous et toutes revenu-e-s à Monastir avec une volonté renforcée de se battre pour qu’enfin soient respectés les droits des migrant-e-s au Maghreb et partout ailleurs.

Gus Massiah intervint sur la nécessité pour le FSM de se renouveler, de s’ouvrir aux « nouveaux mouvements sociaux » qui caractérisent la période actuelle. Ces mouvements ont donné naissance à une « nouvelle génération des Places » : occuper l’espace public constitue le plus beau refus à la privatisation. Ils ont inventé une nouvelle culture politique remettant en cause la délégation et la verticalité et privilégiant l’autogestion. Ils participent à la prise de conscience que tout comme le colonialisme, l’esclavagisme et le féodalisme, le capitalisme a eu un début et il aura indubitablement une fin ! A Belém, les participant-e-s ont clairement affirmé qu’il ne s’agit pas seulement d’une crise du néolibéralisme mais bien d’une crise du capitalisme.

Les femmes du Maghreb exprimèrent à plusieurs reprises leur volonté de voir le FSM intégrer de manière spécifique et transversale la lutte contre le patriarcat, pour les droits sexuels et reproductifs et l’autonomie financière des femmes. Ces questions doivent être primordiales car les femmes sont toujours les premières à lutter et sont en première ligne des oppressions multiples. L’organisation d’une journée entièrement consacrée aux femmes, à leurs luttes, résistances et revendications fut proposée.

L’hymne de l’indépendance tunisienne repris par la salle mit fin aux travaux de la matinée.

L’après-midi fut structurée par des prises de parole succinctes de 5 minutes sur de nombreux sujets : la lutte contre la pauvreté, l’économie verte, l’agriculture, la culture, les guerres impérialistes menées au nom de la défense des droits humains, le capitalisme, le patriarcat, le trafic des femmes et des enfants, la dette, les PAS, les accords de libre échange…

Les politiques actuelles de lutte contre la pauvreté servent, selon l’analyse de Francine Maestrum, à légitimer le pouvoir en place et le rôle de la Banque mondiale. Les OMD (Objectifs du Millénaire pour le développement) en constituent un parfait exemple. Pour contrer cela, il nous faut un nouveau paradigme qui prenne en compte l’environnement, les services publics, la protection sociale, etc. La politique sociale dont nous avons besoin pour prévenir la pauvreté doit protéger les droits individuels et collectifs et inclure les biens communs de l’Humanité. Elle ne doit surtout pas se limiter à une politique essentiellement axée sur les pauvres.

Un appel au rejet du concept de croissance et de l’économie verte qui participent tous deux à la disparition, à l’extinction du monde paysan fut à plusieurs reprises lancé. Au nom de cette économie verte, les gouvernements du G20 veulent tout privatiser, y compris la biodiversité, et marchandiser la nature. Selon Josie Riffaut, nous devons nous débarrasser de l’idée que la science va régler nos problèmes. Via Campesina ne veut pas qu’on touche au vivant et est absolument opposée aux biotechnologies. Dans la lutte contre les transnationales qui saccagent la nature, il n’y a pas de rupture entre le Nord et le Sud. Nous devons lutter tou-te-s ensemble. L’agriculture paysanne et écologique est l’alternative. La volonté de nombreux diplômé-e-s de devenir paysan-ne-s participe à sa mise en œuvre.

Plusieurs participant-e-s ont insisté sur le fait que la culture constitue un instrument de lutte puissant et mobilisateur. Le FSM de 2013 à Tunis devra veiller à rendre visible la diversité culturelle et linguistique.

Jubilé Sud rappelle les interconnexions multiples et souvent dissimulées entre les guerres et les stratégies de contrôle des ressources. Alors qu’elles ne constituent qu’une réponse à la crise capitaliste, ces guerres sont présentées comme étant une nécessité pour défendre l’ordre démocratique dans les pays attaqués (cf. Afghanistan, Irak, Libye, …). Afin de lutter conjointement contre ces guerres impérialistes et continuer la lutte, nous devons identifier qui sont nos ennemis.

Face au constat unanimement partagé que la dette et le libre-échange participent aux mécanismes de domination, une lutte coordonnée contre les négociations secrètes en cours entre les gouvernements tunisiens, égyptiens et jordaniens pour approfondir les accords de libre-échange doit absolument être menée.

La journée se clôtura pas une série de prises de positions toniques et ô combien revigorantes à entendre au sein d’un telle assemblée : au vu de l’interconnexion entre bourgeoisie du Sud et bourgeoise du Nord, les peuples doivent s’unir afin de les combattre ensemble ; les PAS imposés par le FMI et la Banque mondiale responsables des politiques de privatisation de l’eau, de l’accaparement des terres et d’une pauvreté s’amplifiant sans cesse furent dénoncés ; les banques doivent être nationalisées et placées sous contrôle citoyen ; à bas le capitalisme, à bas la dictature, à bas l’impérialisme !

L’une des caractéristiques les plus cinglantes de cette journée fut les nombreuses interventions on ne peut plus affirmées, revendicatives et politiques des jeunes et des femmes. Aguerri-e-s par leur rôle primordial lors les révolutions arabes, attentifs/ves à ne pas se laisser enfermer dans un quelconque rôle secondaire, jeunes et femmes ont clairement affirmé que le FSM ne se fera pas sans eux. Et on peut leur faire confiance ! Leur dynamisme et mobilisation constitueront les éléments déterminant d’un FSM réellement populaire, capable de renforcer les mouvements sociaux tunisiens et du monde et à même de susciter l’émergence de nouvelles forces dans la lutte pour l’élimination de tous les systèmes d’oppression (capitalisme, patriarcat, racisme) et la construction d’un modèle social qui garantisse l’émancipation de tous et de toutes.

 

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