Les pièges de la dette marocaine

La question de la dette marocaine permet de voir en clair le rôle de l’impérialisme dans la concrétisation de la formation des classes au Maroc post-colonial. Un pays qui reste malgré tout dépendant de l’impérialisme, et voué au sous-développement et à la dégradation de sa structure économique et sociale.

par Mimoun Rahmani

18 septembre 2006

Entre 1956 et 1974, le total de la dette extérieure marocaine représentait 14% du PIB et son coût ne dépassait pas une moyenne de 3%. Les dettes bilatérales, ayant atteint 920 milliards de dollars, étaient en principe des dettes françaises qui ont été utilisées économiquement pour protéger les intérêts historiques de la France au Maroc.
Les dettes contractées auprès des Etats-Unis et de la Banque mondiale étaient destinées principalement à la qualification de la structure économique locale. Elles ont été donc utilisées comme moyen de dépenser l’excédent des pays impérialistes au Maroc et, partant, de relier l’économie nationale directement aux marchés de ces grands pays, et au soutien de leurs sociétés multinationales basées au Maroc.
Cela a permis également de fonder les bases d’une bourgeoisie locale qui s’est renforcée par son lien et par sa dépendance du capital impérialiste. Et c’est ce qui a permis aussi à la classe au pouvoir d’élargir sa base économique et sociale, bien sûr au détriment des couches les plus démunies.

Durant la période de 1975 à 1982, on va se diriger davantage vers les marchés financiers mondiaux, mais avec des conditions un peu plus dures qu’auparavant. Ces dettes vont servir à la restructuration d’un groupe d’institutions étatiques (BNDE, OCP, CIH, Crédit Agricole…).
Il va s’avérer par la suite que cet argent n’a servi en fait qu’à la destruction de ses institutions ou établissements publics à travers le pillage des deniers publics par des responsables ayant saisi l’occasion pour s’enrichir. Dégradation qui va justifier la privatisation de ces établissements ou institutions. Et ce sont les mêmes personnes responsables de leur destruction qui vont les acheter à prix bas !

A partir de 1983, lorsque le pays connaît la crise de la dette, il sera contraint de passer, comme tous les pays endettés, sous « les fourches caudines » du FMI et des programmes d’ajustement structurel (PAS) avec les conséquences catastrophiques qu’on connaît :

Privatisation des entreprises publiques et libéralisation à marche forcée de pratiquement tous les secteurs de l’activité économique, et donc un désengagement continu et rapide de l’Etat, ayant conduit à la crise sociale dont laquelle le Maroc est en train de « piétiner ».

Réduction du déficit budgétaire par la baisse des dépenses publiques consacrées aux secteurs sociaux (santé, éducation, emploi…).

Dévaluation de la monnaie nationale à plusieurs reprises, pour encourager les exportations et donc l’entrée de devises, afin de pouvoir payer les services de la dette !

Réduction, voire annulation des subventions du prix des matières de première nécessité (application de la liberté des prix).

Libéralisation du commerce extérieur et réforme du système bancaire afin d’attirer les capitaux étrangers.

Réforme fiscale, notamment à travers l’élargissement de l’assiette d’imposition et de l’élévation du taux de TVA.

…etc.

Dès le début des années 1990, on va opter pour d’autres politiques non moins contraignantes :
– La politique de rééchelonnement de la dette, qui a permis de relier davantage le pays au FMI, ce qui lui a permis encore une fois de demander une nouvelle restructuration de l’économie nationale selon les intérêts du capital impérialiste. Il faut signaler dans ce cadre que le Maroc applique à la lettre les recommandations des institutions financières internationales, ce qui fait de lui « l’élève sage » ou le « bon élève » du FMI..
– La politique de gestion active de la dette, matérialisée par le passage du taux d’intérêt flottant au taux d’intérêt fixe, mais surtout par la conversion de la dette en investissement. Opération qui a porté entre 1996 et 2005 sur un montant de 50 milliards de dirhams (DH). Elle a été surtout effectuée auprès des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie et le Koweït. En 1996, la France a converti en investissement au Maroc un milliard de FF. Avec plus de 34 milliards de DH de dette marocaine envers la France à l’époque, ce montant paraît toutefois dérisoire.
La conversion de la dette en investissement a, cependant, permis aux multinationales des pays capitalistes, comme la France, de rapatrier la richesse locale sous forme de profits.

Le piège de la dette intérieure

Une fois la « gauche » au pouvoir en 1999, elle a aussitôt procédé à l’allégement de l’endettement extérieur, mais au détriment de l’endettement intérieur. Hormis l’effet d’éviction que produit ce revirement vers la dette intérieure, les répercussions seront par la suite négatives sur la croissance économique et l’emploi.
Quoique la dette extérieure ait sensiblement diminué, en contrepartie la dette intérieure a augmenté en flèche. Elle s’est accrue de 30% entre 2000 et 2003, pour atteindre en 2005 près de 45 milliards de DH, sans compter ce que doit l’Etat, en arriérés, à la caisse marocaine de retraite et aux organismes de prévoyance sociale.
La part de la dette intérieure dans l’encours de l’endettement du Trésor public a atteint, en fin 2005, 79% et se chiffre à 258,5 milliards de dirhams. Les charges de la dette interne accaparent, à elles seules, plus de 80% de la totalité des charges de la dette publique qui s’élève à 17,3 milliards de dirhams, selon les chiffres officiels.
Le taux de l’endettement intérieur a été estimé en 2005 à 56.1% du PIB, alors qu’il était à l’ordre de 42.2% en 2000 et seulement 7.5% en 1965 !
Le recours excessif à l’endettement intérieur se justifie, en partie, par le coût plus élevé de l’endettement extérieur ayant atteint parfois le taux de 18%. Toujours est-il que son évolution devient de plus en plus inquiétante, vu la conjoncture économique actuelle défavorable, due notamment au renchérissement de la facture énergétique suite à la flambée du prix du pétrole. Il y a donc le risque d’un creusement du déficit budgétaire et, partant, le recours à davantage d’emprunts internes. L’endettement intérieur est en passe de devenir un fardeau pour les finances de l’Etat.

Le piège de l’annulation de la dette

Les mensonges du G7 et des institutions financières internationales concernant l’annulation de la dette, camouflent des conditions draconiennes qui ramènent les fameux PAS à l’ordre du jour mais sous une forme différente.
Le Maroc, pays dont la dette est considérée comme « soutenable », n’est pas concerné par cette annulation qui s’annonce d’ailleurs comme un simple allégement de la dette, ou un effacement d’une partie de la dette qui ne touche que les services de la dette. Le stock de la dette restant constant. Autrement dit, on réduit juste quelque peu le montant de certains remboursements !

Nous sommes contraints aujourd’hui de militer pour l’annulation totale et inconditionnelle de la dette extérieure, mais aussi pour demander une réparation pour le sous-développement causé par le mécanisme de la dette extérieure. En tant que militants, nous devons être conscients et éviter de tomber dans le piège d’un simple effacement d’une partie de la dette, ou d’une négociation des formes de son service ou éventuellement de son rééchelonnement parce que, de cette façon-là, on légitime la dette extérieure qui est le plus souvent une dette odieuse.

 

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