Forums sociaux et altermondialisme au Maghreb

Dès le début des années 1990, les contestations, mobilisations et luttes contre le capitalisme dans toutes ses formes vont prendre une dimension internationale, et donner naissance à un mouvement anti-mondialisation à l’échelle planétaire. De la lutte des Chiapas au Mexique à partir de 1994 jusqu’aux mobilisations à Seattle contre le sommet de l’OMC en 1999, en passant par plusieurs rencontres et mobilisations contre le G8, le FMI et la Banque mondiale, contre le sommet de Davos, etc. Des centaines de milliers de militants, représentant diverses organisations des différents coins du monde ont pris l’habitude de se rencontrer pour manifester leur colère contre les guerres, contre la domination par le capital… Ayant tous la pleine conviction qu’il faut désormais se « mondialiser » pour pouvoir résister à la mondialisation néolibérale.

La naissance du Forum social mondial à Porto Alegre en 2001 va marquer le passage de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation. Dès lors le mouvement altermondialiste ne cesse de grandir et les Forums sociaux d’essaimer.

Au Maghreb se sont les militants marocains et Tunisiens, présents lors du premier FSM qui ont été derrière « l’importation » de l’idée du Forum social, et donc de la naissance d’un « mouvement altermondialiste » au Maghreb.

 

Emergence de l’altermondialisme au Maghreb :

Si ATTAC France a joué un rôle considérable dans la naissance du mouvement altermondialiste au niveau mondial, les sections d’ATTAC Maroc et RAID – ATTAC Tunisie ont pour quelques choses quant à l’importation de l’idée du mouvement au Maghreb.

Genèse d’ATTAC Maroc :

Dès Décembre 1997, suite à la publication dans le Monde Diplomatique de l’éditorial historique intitulé « Désarmer les marchés » ; qui a appelé à la création de l’association ATTAC, de nombreux militants de la gauche radicale marocaine suivent avec intérêt le processus de la naissance de l’association en France. Son importation au Maroc est sérieusement envisagée à partir du début de l’année 2000[1].

L’Assemblée constitutive est tenue le 15 Juillet 2000, et le premier congrès une année plus tard. Au delà des problèmes internes; d’ordre organisationnel et le « conflit » entre le secrétariat national et les groupes locaux, qui a duré près de quatre ans, ATTAC Maroc a toujours marqué sa présence dans les différents Forums sociaux. C’est par l’expérience acquise de ses militants que le groupe de Rabat s’est vite impliqué dans la préparation du Forum social Maroc.

 

La dynamique des Forums sociaux au Maghreb :

– Maroc : un Forum, deux « mouvements ».

C’est à Porto Alegre, à l’occasion de la 2ème édition du FSM en 2002, à la quelle ont participé des militants marocains, qu’est née l’idée d’organisation d’un FSMaroc. Il s’agit en fait de deux initiatives, à l’origine séparées mais qui vont finir par se réunir pour donner naissance à cet événement. D’une part, l’Espace Associatif[2] et l’AMSED[3] avaient déjà évoqué cette possibilité lors d’une discussion informelle au Brésil. Mais leur réflexion est restée sans suite. De l’autre, les choses se font un peu plus concrètes. Invité par ATTAC Rabat à une rencontre sur la question des privatisations, l’un des députés PPS[4], également membre du CERAB[5] et impliqué dans le FSM des parlementaires, lance l’idée d’un FSMaroc. Aussitôt les préparatifs commencent et le 1er FSMaroc a bel et bien eu lieu les 20-21-22 Décembre 2002, avec une participation de 400 à 500 personnes. Cette expérience a été considérée comme réussie, quoiqu’elle soit le résultat d’une alliance entre deux « mouvements » à intérêts divergents et aux visions contradictoires. D’un coté, des associations de développement ou autres, qui ont tissé des liens avec les ONG internationales mais aussi avec les pouvoirs publics marocains et défendent une vision des Forums Sociaux comme simples espaces de rencontres et d’échanges entre ONG. De l’autre, des organisations plus politiques et radicales, trop critiques vis-à-vis des politiques néolibérales et de leur application au niveau national  qui appellent

à une préparation plus participative,  à plus de transparence et d’ouverture du Forum aux mouvements sociaux, notamment aux syndicats, aux associations féminines et aux mouvements de lutte.

La préparation du 1er puis du 2ème Forum Social Marocain s’est faite à partir d’un comité de pilotage excessivement fermé et restreint, cependant que l’espace du Forum s’ouvrait essentiellement en direction des associations de développement. La 2ème édition a été de ce fait un simple vaste Forum des associations et ONG, toutes, à de rares exceptions près, choisies et trillées par le comité de pilotage (quoique le nombre des participants ait atteint les 1500 personnes) !

Ce n’est qu’en 2004, juste avant le 2ème FSMaroc et avec l’annonce de la candidature marocaine pour accueillir le Forum Social Mondial, que des organisations syndicales (CDT, UMT, FDT), des associations des droits humains (AMDH) et des mouvements sociaux (ANDCM[6] et ANNAJAT) ont rejoint le comité de pilotage du FSMaroc. Ces derniers, à l’exception de la CDT et de la FDT sont venus renforcer les positions d’ATTAC appelant à ancrer davantage le Forum Social dans le combat anti-libéral et dans les mobilisations se déroulant dans le pays. Face à cette tentative, pour légitime qu’elle soit, de créer un équilibre des rapports de forces, les « spécialistes » et « experts » du FSMaroc répondaient tantôt par le boycott des réunions, tantôt par le dévoiement des débats vers des futilités et à des conflits de personne,  Le projet d’un FSM au Maroc, ayant été finalement refusé par les autorités marocaines, le Comité de pilotage s’est réinvesti dans une nouvelle initiative : le Forum Social Maghrébin.

Après deux années du 2ème FSMaroc, on n’a jamais entendu parler d’un 3ème. Et l’Assemblée générale élargie, sensée être la plus haute instance décisionnelle dudit Forum, qui devait normalement se tenir tous les trois mois ne s’est pas réunie depuis le 9 Mai 2005 !

Alors que les mouvements sociaux sont en état d’ébullition au Maroc ces derniers temps, à cause justement de l’exacerbation des problèmes sociaux liés à l’application des mesures libérales, le FSMaroc n’a pas jusqu’à ce jour été capable de constituer un catalyseur des résistances, ni de servir de relais aux grandes mobilisations mondiales (contre la guerre, contre les IFI et le G8, contre l’OMC…), ni même de se faire au moins l’écho de ces mobilisations.

 

Algérie : deux « mouvements », deux « Forums » !

Le FSAlgérie est un cas particulier des Forums sociaux, qui n’existe nulle part. Il s’agit plutôt d’un « Forum – association », créé en Novembre 2004 lors d’une assemblée générale constitutive ayant adoptée une déclaration, un programme d’action et un statut particulier ! L’article 7 des statuts stipule que « le FSA est constitué de membres fondateurs, de membres actifs et de membres d’honneur » !

Le FSA a donc son président, son secrétaire général, son bureau exécutif… pourtant il se réfère dans sa déclaration à la charte de Porto Alegre.

A l’opposé, des militants algériens ont contesté ce « Forum – association » et se proclament en « Forum social Algérie libre » (FSA libre). Des représentants des deux « Forums » étaient présents à Bouznika au Maroc lors de l’Assemblée préparatoire du FSMaghreb en fin Janvier 2006. Leurs positions sont contradictoires et tendues. Le prochain Forum social Algérie, annoncé pour les 14 et 15 Décembre 2006 sera-t-il en mesure de réconcilier les deux initiatives ?

 

Tunisie : des mouvements en quête d’un Forum social

La Tunisie, à l’instar des autres pays du Maghreb a été profondément touchée par les conséquences des applications des politiques néolibérales, en termes d’inégalités sociales,  pauvreté, exclusion, chômage, émigration clandestine… S’ajoute à cela l’atteinte aux droits humains, la répression… Ce qui a nourri des mouvements sociaux et contestataires qui se sont exprimés par le biais de grèves de faim, sit-in de protestation, etc. Et l’idée d’un Forum social Tunisie s’impose de plus en plus, mais  reste toujours censurée par les pouvoirs publics. Un comité national d’action pour un FS Tunisie a été mis en place en 2004 et ne cesse de réclamer son droit à l’organisation d’un Forum social. Un comité de jeunes a lui aussi exprimé son souhait d’organiser un FS Tunisie de jeunes, mais en vain. C’est ainsi que les militants tunisiens, dont RAID[7] – ATTAC Tunisie sont très impliqués dans le FSMed et davantage dans la préparation du FSMaghreb. Ils sont également présents dans les différents Forum sociaux continentaux et dans le FSM.

 

Un FSMaghreb calqué sur ses prédécesseurs !

C’est dans ce contexte, marqué par la faiblesse des mouvements sociaux maghrébin, et leur incapacité à rassembler et mobiliser les populations, qu’est née l’idée d’un FSMaghreb. L’assemblée préparatoire, tenue du 27 au 29 Janvier 2006  à Bouznika  au Maroc, a réuni 400 représentants d’associations et d’ONG, venant du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Mauritanie, ainsi que des associations issues de l’immigration maghrébine dans les pays de l’UE. Cependant, cette assemblée semble être la première et la dernière, puisque la plupart des intervenants, dans l’atelier agenda ont préféré aller droit vers le forum, tout en laissant du temps aux dynamiques nationales pour ce construire. Une date a été proposée: Mai 2007, mais pas le lieu. C’est le comité de pilotage « élargi » qui décidera sur la base des dossiers de candidature. En en revient donc là encore à un même comité restreint qui décide à la place des autres !

Six mois après l’assemblée préparatoire, les informations ne circulent plus, et on ne sait plus si ce FSMaghreb aura lieu et où, ni même comment il se prépare, et moins encore où va « le mouvement altermondialiste maghrébin » ?

Les luttes sociales dans différentes villes du Maroc (Tata, Sidi Ifni, Bengrir…), qui se situent sur le terrain de l’anti-libéralisme (contre les privatisations des services publics et pour le droit aux soins, à l’emploi et à une vie digne), témoignent que c’est bien plutôt par d’autres canaux que passe l’altermondialisme au Maghreb.

 

                                                                                                      Mimoun RAHMANI

                                                                                                   Secrétaire général adjoint

                                                                                                         ATTAC Maroc

 

 


[1] Usages et enjeux nationaux de l’ « anti-mondialisation » : comment le « mouvement » prend pied au Maroc, Eric Cheyris, colloque « les mobilisations altermondialistes » 3-5 Décembre 2003.

[2] Fondé en 1996, l’Espace Associatif a pour objectifs, notamment l’information, la formation, le renforcement institutionnel et le conseil des associations..

[3] Association Marocaine de Solidarité et de Développement, créée en 1993. Elle intervient plus particulièrement dans le monde rural.

[4] Parti du Progrès et du Socialisme, l’ex-parti communiste marocain.

[5] Centre d’Etudes et de Recherches Aziz Belal, proche du PPS.

[6] Association National des Diplômés Chômeurs au Maroc.

[7] Rassemblement pour une Alternative Internationale de Développement, créé en 1999 et est membre de la plate forme internationale du mouvement ATTAC.

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